Charles Dunoyer

Charles Dunoyer (1786–1862), économiste et haut fonctionnaire, est l’auteur d’une trilogie d’ouvrages majeurs, notamment son traité capital De la liberté du travail (1845). Sa contribution au libéralisme repose sur une définition personnelle et radicale de la liberté, qu’il ne considère pas comme un droit inhérent à l’homme, mais comme une conquête individuelle obtenue par l’amélioration physique, intellectuelle et morale de l’individu. Bien que sa doctrine puisse être perçue comme pure et orthodoxe, elle n’est pas aussi anti-autoritaire que celle de plusieurs autres grands auteurs du courant. 

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Les idées de Dunoyer sur la liberté sont exposées dès son premier ouvrage, réédité par l’Institut Coppet :

L’industrie et la morale considérées dans leurs rapports avec la liberté. 1825.

Dans cet ouvrage — son premier exposé doctrinal, qui préfigure le Nouveau traité d’économie sociale (1830) et De la liberté du travail (1845), qui n’en sont que des continuations — Charles Dunoyer examine la question de la liberté humaine d’une manière essentiellement nouvelle. Les individus, soutient-il, sont d’autant plus libres qu’ils font un usage sage et raisonné de leurs facultés, et qu’ils parviennent à vaincre, non tant leurs despotes, qu’eux-mêmes, leur ignorance et leurs vices. C’est en devenant instruits, industriels et moraux, qu’ils peuvent acquérir une plus grande liberté d’action. Aussi est-il vrai de dire que la source de leur liberté se trouve en eux-mêmes.


Sélection d’autres écrits

« Sur l’Essai sur les désavantages politiques de la traite des nègres de Clarkson », Le Censeur, tome II, 1814. — Dans la deuxième livraison de son périodique publié sous forme de volume (pour éviter la censure des journaux proprement dits), Charles Dunoyer examine la question de l’esclavage des Noirs dans les colonies. Il le repousse aisément comme une monstruosité au point de vue de la morale et du droit. Politiquement, cependant, il note que l’abolition, qui est dans l’intérêt économique de l’Angleterre, n’est pas autant dans le nôtre, à cause de circonstances particulières à nos colonies et à notre commerce. Mais il n’en recommande pas moins chaudement la suppression immédiate de l’esclavage.

Mémoire à consulter sur quelques-unes des principales questions que la révolution de juillet a fait naître. 1835. — Plaidoyer philosophique et politique en faveur de la monarchie de Juillet, visant à démontrer la légitimité et la sagesse du gouvernement du « juste-milieu » face aux critiques des partis radicaux. Dunoyer soutient que ce régime n’est pas une usurpation, mais l’expression fidèle de l’opinion dominante de la population active française, et qu’il assure un progrès réel en proportionnant ses réformes aux besoins et aux mœurs du pays.

« De la liberté de l’enseignement » (Journal des économistes, mai 1844). — « La vérité théorique, relativement à la liberté de l’enseignement, est fort simple », écrit Dunoyer. « Elle consiste à dire que la faculté d’enseigner n’est point un droit dont le gouvernement ait besoin pour remplir sa véritable tâche ; qu’elle ne fait point partie essentielle et intégrante de sa souveraineté ; qu’elle n’est point, finalement, une magistrature ; qu’elle est une profession, une des grandes professions que l’économie de la société embrasse, profession en soi fort simple, fort naturelle, fort innocente, dont le gouvernement ne peut s’emparer au détriment de ceux qui la voudraient exercer honorablement et sans préjudice pour personne, et dans laquelle, naturellement, nul ne peut être responsable que de ses mauvaises actions. »

Le Second Empire et une nouvelle restauration. 2 volumes. 1864. — Dans cet ouvrage posthume, rédigé sous l’Empire, Charles Dunoyer livre une critique acerbe du Second Empire, dénonçant le coup d’État de 1851 comme un acte de violence et de fraude ayant instauré un régime de servitude et de corruption. Face à ce qu’il considère comme les dérives de l’usurpation napoléonienne, il plaide pour une « nouvelle restauration » de l’ancienne royauté légitime, seule capable selon lui d’assurer la paix durable et de réconcilier l’ordre avec la liberté.


Études sur Charles Dunoyer

Charles Dunoyer et le libéralisme classique français, par Leonard Liggio (traduit par Kevin Brookes). — Cette courte étude de Leonard Liggio retrace la vie et la pensée de Charles Dunoyer, figure majeure mais méconnue du libéralisme classique français, en soulignant son rôle dans le développement de la théorie « industrialiste » aux côtés de Charles Comte. L’auteur analyse comment Dunoyer a prôné une société fondée sur le travail productif et les échanges volontaires, s’opposant radicalement à l’intervention de l’État pour défendre un idéal de liberté où le gouvernement se limiterait à la seule garantie de la sécurité.

« Charles Dunoyer », par Benoît Malbranque (Dictionnaire de la tradition libérale française). — Charles Dunoyer est une figure à part du libéralisme français, car sa doctrine radicale n’est pas anti-autoritaire : elle définit la liberté comme une conquête morale et intellectuelle sur soi-même plutôt que comme un droit opposable à l’État. B. Malbranque porte un regard critique sur l’action de Dunoyer comme préfet, estimant qu’il a gaspillé son talent dans l’application de mesures administratives peu libérales qui auraient répugné à des esprits plus attachés à la liberté traditionnellement comprise.

« De M. Dunoyer et de quelques-uns de ses ouvrages », par Benjamin Constant. 1829. — Dans cette présentation de la philosophie de Charles Dunoyer, Constant souligne la justesse de sa définition de la liberté. Mais en même temps il critique son approche utilitariste et défend la tradition du droit naturel. C’est l’occasion pour lui de nous livrer une magistrale réfutation de la philosophie du droit de Bentham.

« Charles Dunoyer, l’optimisme libéral », par Daniel Villey. — Charles Dunoyer développe une conception positive et historique de la liberté, définie comme une « puissance d’action » humaine dont le progrès accompagne l’évolution de la civilisation industrielle. Sa doctrine prône un État strictement cantonné à sa fonction de producteur de sécurité, laissant la libre concurrence et le travail régir l’ensemble des activités sociales et économiques.

« L’analyse de classe française », par Sheldon Richman (traduit par Stéphane Geyres). — L’analyse de classe ne trouve pas son origine chez Karl Marx, mais dans le libéralisme radical français du XIXe siècle, chez Comte et Dunoyer notamment, qui définissent la lutte des classes comme l’opposition entre les « industriels » productifs et les classes politiques parasitaires. Selon ce cadre théorique, l’État et ses alliés exploitent les travailleurs honnêtes par la taxation et la guerre. C’est une réalité que les libéraux et libertariens doivent aujourd’hui reprendre pour réveiller les consciences.


Supplément

L’Institut Coppet a également réédité la traduction italienne de De la liberté du travail de Dunoyer, sous le titre Della libertà del lavoro (2 volumes).