Autres auteurs (1840-1928)

Bien qu’une dizaine de figures majeures dominent l’histoire du libéralisme français à cette époque, elles ne constituent que la partie émergée d’une tradition intellectuelle d’une densité exceptionnelle entre 1840 et 1930. Cette vitalité s’est exprimée à travers les œuvres de nombreux économistes et statisticiens, tels que Joseph Garnier, Gustave Schelle ou Maurice Block, des romanciers comme Edmond About, et même quelques femmes d’exception, telles Julie-Victoire Daubié ou Jeanne Grimaux. Toutes ces voix ont formé un paysage intellectuel riche et inspirant.

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Edmond About [1828-1885]. Ce romancier prolifique, par moments journaliste, a consacré une partie de sa carrière à populariser les idées libérales et les principes de l’économie de marché auprès du grand public. À travers des ouvrages didactiques comme Le Progrès (1864) ou l’A B C du travailleur (1868), il a défendu avec verve la liberté individuelle pour tous et toutes, tout en menant un combat acharné contre les croyances religieuses.

° « Edmond About » [1828-1885], par Benoît Malbranque (Dictionnaire de la tradition libérale française). — Étude d’ensemble. About fut un habile propagandiste des idées libérales pour le grand public, qui, sans prétention scientifique, s’était donné pour mission d’enseigner les vérités de l’économie politique aux masses à travers un style léger et des ouvrages attrayants.

° Le Progrès. 1864. — Dans ce livre, Edmond About propose une vision positiviste de l’histoire humaine, affirmant que le véritable but de la vie réside dans le progrès constant vers la perfection et le bonheur par le biais du travail, de l’association et de la liberté.

° La justice dans l’industrie typographique. 1865. — Défense de la liberté du travail des femmes, attaquée par les typographes parisiens, qui veulent les exclure du métier. L’occasion pour About de rappeler les principes de la concurrence et de soutenir la cause du droit égal pour tous, hommes et femmes, de gagner sa vie par son travail.

° ABC du travailleur. 1868. — Ouvrage de vulgarisation qui explique de manière simple et pédagogique les principes fondamentaux de l’économie sociale (besoins, production, capital, échange) afin d’aider les travailleurs à comprendre les lois économiques et à améliorer leur condition par la prévoyance et la coopération.


« Léon Aucoc » [1828-1910], par Maurice Sabatier. 1913. — Après une formation de juriste, Aucoc fut séduit un temps par le socialisme, avant que ses lectures ne le fassent passer décidément pour le libéralisme. De sa formation et de ses diverses fonctions au Conseil d’État, où il a longtemps travaillé, naquit un libéralisme consensuel et ouvert. Resté célèbre pour ses Conférences de droit administratif, il a aussi traité avec soin des recours pour excès de pouvoir pour protéger les simples citoyens des empiétements de la puissance publique.

Anselme Batbie [1828-1887], Nouveau cours d’économie politique professé à la Faculté de Droit de Paris (1864-1865). Volume 1. — Exposé général de l’économie politique, science des lois régissant la production, la distribution et la consommation des richesses. L’auteur y analyse les interactions de l’économie avec le droit, la morale ou l’histoire. Il défend une application pragmatique des théories économiques, qui respecte la liberté humaine. — Voir aussi : « Les partisans de l’initiative individuelle et ceux de l’action de l’État », avec une introduction de Jérôme Perrier : Dans un passage du 2e volume, Batbie, continue sa défense d’un libéralisme radical fondé sur la primauté de l’initiative individuelle contre l’interventionnisme d’État.

Antoine-Élisée Cherbuliez (de Genève) [1797-1869], Le socialisme, c’est la barbarie. 1848. — Le socialisme, en étouffant la liberté individuelle et le droit de propriété, condamne inévitablement la société à la décadence économique et au retour à la barbarie. Cherbuliez met en garde contre l’étouffement des forces productives, la punition du succès la collectivisation de l’effort, qui supprime l’incitation à créer.


Ambroise Clément [1805-1886]. Disciple de Jean-Baptiste Say, principalement connu pour sa défense intransigeante du laissez-faire et sa critique du paupérisme, qu’il attribuait davantage aux entraves à la liberté industrielle et à l’assistance publique qu’à une défaillance intrinsèque du marché.

° Recherches sur les causes de l’indigence. 1846. — Analyse libérale des racines de la pauvreté, affirmant que l’amélioration du sort des populations dépend moins de l’assistance publique que de la liberté économique, de la responsabilité individuelle et du développement des vertus morales.

° « Le socialisme et la liberté », Journal des économistes, juin 1848. — Ambroise Clément oppose socialisme et économie politique libérale et met en avant l’opposition de leur principe structurant : l’autorité pour l’un, la liberté pour l’autre.

° « Des attributions rationnelles de l’autorité publique », Journal des économistes, février 1850. — L’auteur détaille les deux grandes représentations que les penseurs de la société se sont fait du rôle de l’État : d’un côté l’État acteur, producteur et régulateur, intervenant dans les relations entre les individus et régentant jusqu’à leur vie privée ; de l’autre, l’État protecteur, cantonné au maintien de la sécurité des biens et des personnes. Il faut, devant l’examen des faits, repousser le premier et de se ranger au second.


Léonce de Lavergne [1809-1880], par Ernest Cartier. 1904. — Léonce de Lavergne n’a pas laissé dans l’histoire du libéralisme une trace à la mesure de son talent. Après une première gloire littéraire et l’amitié conquise d’hommes comme Chateaubriand ou Mérimée, il entra dans la politique avec l’espoir de contribuer au mouvement des réformes. Mais la révolution en 1848, le coup d’État en 1851, la suppression de son enseignement en 1852, le rejetèrent inlassablement dans la vie privée. Il devint alors agronome et agriculteur, et apporta dans l’économie politique une expérience et une compétence rares, qu’on décèle dans ses ouvrages ou dans ses articles de la Revue des Deux Mondes ou du Journal des économistes. Dans cette courte étude, Ernest Cartier raconte les étapes de la carrière de Lavergne, et examine ses principales productions intellectuelles, dont il donne le résumé en un mot : la liberté. Car Lavergne était avant tout, dit-il, un libéral.

Anatole Leroy-Beaulieu [1842-1912—frère de Paul], Pourquoi nous ne sommes pas socialistes. 1895. — Dans ce discours de 1895, Anatole Leroy-Beaulieu rejette le socialisme qu’il considère comme une doctrine non scientifique et un danger pour la nation. Il préconise plutôt le progrès social à travers la liberté individuelle, l’initiative privée et le sentiment de la patrie.

Arthur Mangin [1824-1887], De la liberté de la pharmacie. 1864. — La liberté du travail a été l’objet d’un combat éternel de la part des libéraux français. Mais quant à l’application aux professions médicales, la médecine et la pharmacie, des hésitations sont perceptibles. Turgot, le premier, en supprimant les corporations, maintint des règles provisoires pour les apothicaires. En 1864, Arthur Mangin, vulgarisateur scientifique, rédacteur au Journal des économistes et bientôt à l’Économiste Français de Paul Leroy-Beaulieu, offre résolument de défendre la liberté de la pharmacie. Il explique comment la liberté peut opérer, balancée par le contrepoids de la responsabilité, de la publicité et de la concurrence.

Œuvres d’Ernest Martineau [1844-1905], en 2 volumes. — Ernest Martineau, le plus fidèle disciple de Frédéric Bastiat, n’a pas la notoriété qu’il mérite. Ce propagandiste ardent du libre-échange, de la liberté individuelle et de la propriété, défenseur d’un libéralisme authentique et sans concession, a publié des centaines d’articles et plusieurs brochures sur les sophismes protectionnistes, l’erreur socialiste, et le rôle minimal de la loi et de l’État. Renouvelant, quarante ans plus tard, le combat de son maître Bastiat, il s’est confronté au protectionnisme de Jules Méline et au socialisme collectiviste de Karl Marx et de Jean Jaurès. Pour la première fois, l’Institut Coppet réunit les œuvres de ce penseur fécond, injustement oublié.

Alfred Neymarck [1848-1921], L’impôt sur les riches (extrait de Finances contemporaines, tome V : L’obsession fiscale, 1907). — « Ce qu’il faut faire ? nous l’avons dit et répété bien des fois, est fort simple : laisser en repos les capitalistes, les rentiers, les contribuables. Le « quelque chose » à faire, c’est prendre la résolution de s’arrêter dans la voie des dépenses ; c’est laisser le pays un peu tranquille ; c’est ne pas inquiéter à chaque instant les capitalistes, les rentiers, les « riches », prétendus riches ; ce qu’il faut faire ? C’est laisser reposer le contribuable de même que le laboureur laisse reposer son champ pour ne pas l’épuiser. »

Georges de Nouvion [1850-1932], Le monopole des assurances. 1918. — Au sortir de la Première Guerre mondiale, le temps est à la reconstruction et au redémarrage de l’économie française. Pour se relever des ruines, il faut compter, dit Georges de Nouvion, sur l’initiative individuelle et la concurrence, et refuser tous les monopoles que des esprits bornés et imprudents proposent, comme celui de l’assurance.

Lucien-Anatole Prévost-Paradol [1829-1870], La France nouvelle. 1868. — Traité de philosophie politique et d’histoire qui propose un plan de réforme générale pour la France, allant du droit de suffrage à l’organisation du pouvoir suprême. L’auteur analyse les périls de la démocratie et de propose des solutions pour éviter une décadence qu’il juge imminente.


Gustave Du Puynode (1817-1898). Fervent libéral, il fut un collaborateur régulier du Journal des Économistes et un membre assidu de la Société d’économie politique.

° De l’esclavage et des colonies. 1847. — Contre certains timides, Du Puynode se présente comme un adversaire intraitable de l’esclavage, et il se dit partisan d’une émancipation intégrale et immédiate. Mais quant au second sujet, ce n’est pas la décolonisation qu’il réclame ; et s’il blâme les monopoles, les règlements et les violences, il n’accepte pas moins le « rôle civilisateur de la colonisation ».

° Voyage d’un économiste en Italie. 1857. —Critique libérale des systèmes politiques et économiques de l’Italie de l’époque, en ce qu’ils s’éloignent des principes de l’économie politique et violent la liberté individuelle et les droits de la propriété.

° Les chambres et la France. 1891. — Défend des principes de la liberté économique et du libéralisme politique face à la montée du socialisme et aux dérives de la centralisation administrative, et critique de l’incompétence des parlementaires de la Troisième République.


Joseph Rambaud [1849-1919], Histoire des doctrines économiques. 1899. Volume 1.Volume 2 — Cette histoire des doctrines économiques est un ouvrage d’orientation libérale classique, qui défend l’existence de lois économiques naturelles et s’oppose au socialisme et à l’interventionnisme étatique. Elle est simultanément empreinte d’une profonde doctrine chrétienne, Joseph Rambaud cherchant à démontrer que les vérités de la science économique s’inscrivent dans un ordre divin et que le progrès social repose sur le respect de la morale religieuse.

Charles Renouard [1794-1878], L’éducation doit-elle être libre ? (Revue Encyclopédique, octobre 1828). — « Prodiguer les deniers des contribuables pour parvenir à imposer de force tel ou tel enseignement aux enfants que leurs familles pourraient et voudraient instruire, soit par elles-mêmes, soit par des maîtres délégués, c’est toujours, quelque pure intention qu’on ait, se permettre une exaction pour faire de la tyrannie. »

Eugène Rostand [1843-1915]. Trois conférences d’économie politique : 1° Le progrès social par l’initiative individuelle (1895) : Le véritable progrès social émane de l’effort libre et de l’association volontaire des individus plutôt que d’une transformation par l’État ; preuves en sont les nombreuses institutions de prévoyance et de solidarité créées par l’initiative privée. — 2° Les solutions socialistes et le fonctionnarisme (1897) : Le collectivisme aboutirait inévitablement à un fonctionnarisme universel et étouffant, et chaque citoyen deviendrait un rouage passif d’une bureaucratie omnipotente. 3° Criminalité et socialisme (1897) : La misère n’est pas la cause principale des crimes, mais les doctrines socialistes, en affaiblissant la responsabilité individuelle et la moralité, contribuent à l’augmentation de la criminalité.

Horace Say [1794-1860], Avant-propos à la discussion d’une nouvelle loi sur les faillites. 1837. — Une réforme efficace du droit des faillites doit s’appuyer sur l’observation des usages commerciaux plutôt que sur des fictions juridiques déconnectées de la pratique. Il propose notamment de substituer à l’état de faillite automatique une déclaration judiciaire, afin de mieux encadrer les arrangements amiables et d’éviter l’encombrement des tribunaux par des procédures inapplicables ou détournées.

Gustave Schelle [1845-1927], Le bilan du protectionnisme en France. 1912. — Habile statisticien et passionné par l’histoire des idées libérales en France au XVIIIe siècle, Gustave Schelle (1845-1927) a laissé une œuvre plurielle, qui reste en partie à redécouvrir. Membre fondateur de la nouvelle Ligue pour le libre-échange qui voit le jour en 1910, il se met au service de cette cause par des conférences et la publication de cette brochure, qui servit de manuel et à laquelle on s’empressait de renvoyer. Elle est écrite sans passion, et n’émet que des demandes raisonnables. Pour ces raisons elle doit être appelée un classique.