Au sortir du Moyen-Âge, la pensée française amorce une rupture avec la scolastique grâce à l’humanisme de Montaigne et au rationalisme de Descartes, jetant les bases d’une autonomie de l’individu face aux dogmes. Ce glissement s’accentue au XVIIe siècle avec des figures comme Pierre Bayle et Basnage de Beauval, qui promeuvent la tolérance et la liberté de conscience, tandis que des visionnaires comme Émeric Crucé ou Sully commencent à théoriser la paix par les échanges plutôt que par la conquête. Vers 1700, sous l’influence de Fénelon ou Boulainvilliers critiquant l’absolutisme, le libéralisme s’extrait définitivement de la morale religieuse pour devenir une science de l’organisation sociale et économique, préparant ainsi le terrain aux analyses de Montesquieu et des premiers grands économistes comme Melon.
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Textes issus de cette période, disponibles sur le site de l’Institut Coppet
Oresme, Traictié de la première invention des monnoies et des causes et manières d’icelles [composé vers 1355]. — Ressource des premiers rois, la manipulation monétaire condamnée par Oresme dans ce traité économique du XIVe siècle n’est pas uniquement de l’histoire. Aujourd’hui encore, les monnaies sans valeur dominent ou plutôt résistent, concurrencées de plus en plus par les alternatives d’« or numérique ». Avec beaucoup de prescience, Oresme trace dans ce petit livre les contours d’une politique monétaire juste et saine. Il nous appelle à rompre avec la pratique du pouvoir comme une possession et une exploitation, pour transformer chaque jour un peu plus la « souveraineté » en un échange de services librement débattus.
[Montaigne] — « Diversité et tolérance chez Montaigne », par Benoît Malbranque. — L’œuvre de Montaigne, pleine d’audace, de franchise et d’individualisme, et dont les grandes leçons de tolérance n’ont certainement pas perdu de leur force, reste paradoxalement mal connue et faiblement étudiée par les libéraux de notre temps. La faute, peut-être, à quelques interprétations éculées, et à un langage d’antan, qui jette un fossé entre lui et nous. — Voir aussi, du même auteur, « Honnêteté et tolérance chez Montaigne » (recension).
Étienne de la Boétie, Discours sur la servitude volontaire. 1548. — Étienne de La Boétie démontre que la tyrannie ne repose pas sur la force du dirigeant, mais sur le consentement des peuples qui acceptent de se soumettre par habitude, par ruse ou par intérêt. Il suffirait aux citoyens de cesser de servir et de vouloir être libres pour que le pouvoir du tyran s’effondre de lui-même, sans violence.
[Émeric Crucé] — « Le pacifisme libéral du Nouveau Cynée (1623) », par Benoît Malbranque. — Dans son ouvrage de 1623, Émeric Crucé propose de dépasser l’inéluctabilité de la guerre en instaurant une instance d’arbitrage international à Venise, capable de garantir une paix universelle et la tolérance religieuse. Ce projet visionnaire associe étroitement la fin des conflits à une liberté de commerce totale, soutenue par des impôts modérés et la libre circulation des hommes à travers le monde. LaissonsFaire.No44_.Avril2022-5-10
Henri Basnage de Beauuval, Les bienfaits de la concurrence en matière de religion (extrait du livre : Tolérance des religions, 1684). — L’absence de concurrence religieuse plonge l’Église dans une paresse intellectuelle et morale, car l’esprit humain a besoin de cette émulation vivifiante. Les hérésies et la concurrence agissent comme des stimulants utiles.
« René Descartes », par Benoît Malbranque (Dictionnaire de la tradition française). — René Descartes est un précurseur méconnu du libéralisme français. En s’appuyant sur ses concepts de libre arbitre et de doute méthodique, B. Malbranque démontre comment la philosophie cartésienne valorise l’individu face à l’autorité et comment Descartes a suggéré l’idée de l’impossibilité du planisme, en reconnaissant les limites de la raison humaine.
Antoine de Montchrétien, par Paul Dessaix. 1901. — Vrai précurseur du nationalisme économique, Antoine de Montchrétien est cependant le premier à isoler l’économie comme une science de gestion d’État avec son Traicté de l’économie Politique de 1615. Il développe un argumentaire principalement antilibéral, mais anticipe aussi des intuitions majeures en parlant de l’intérêt personnel et de la concurrence comme les moteurs essentiels de la richesse publique.
Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, 1734. — Jean-François Melon (1675-1738), ancien secrétaire de John Law, est devenu célèbre en 1734 pour son Essai politique sur le commerce, l’un des premiers ouvrages parus en France cherchant à synthétiser les grandes questions économiques. Bien qu’attaché au mercantilisme, il annonce et prépare le libéralisme économique qui s’épanouira après lui.