Benjamin Constant (1767-1830) est un auteur classique et un géant de la pensée libérale qui a consacré son œuvre à définir les conditions institutionnelles rendant la liberté possible. Bien qu’il n’ait pas été le premier à prôner le laissez-faire, il occupe une place unique dans l’histoire du libéralisme pour avoir rassemblé ses principes en une véritable science et en avoir exposé les garanties concrètes. Considéré par ses successeurs comme l’un des penseurs ayant le mieux saisi les fondements de la liberté, il a notamment cherché à combiner l’instinct démocratique avec la protection rigoureuse des droits individuels contre les abus potentiels du pouvoir.
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Les principaux écrits de Benjamin Constant ont été réédités par les éditions de l’Institut Coppet :
Principes de politique (texte de 1815). — Composé en 1815 en réponse aux évènements et sur la base de manuscrits plus anciens, les Principes de politique de Benjamin Constant sont autre chose qu’une œuvre de circonstance. Tout en éclaircissant et en justifiant les dispositions de la nouvelle charte constitutionnelle donnée à la France, l’auteur pose les conditions de toute démocratie libérale : la limitation des attributions de l’État, la décentralisation, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, etc. Pour cette raison son texte n’a jamais cessé d’être médité ; il est digne de l’être.
Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri. 1822-1824. — Malgré un titre énigmatique, le Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri est un classique hors pair du libéralisme. Relevant dans chaque chapitre une opinion maladroite de l’auteur italien, Benjamin Constant reconstruit par étapes, et dans un ordre simple, ce que doivent être les fondements d’une société libre et prospère. Des bornes constitutionnelles au protectionnisme économique, et des formes judiciaires à la concurrence dans l’éducation, il examine avec hauteur et talent des questions variées, avec une conclusion sans cesse la même, et qui est son credo : que la loi doit apprendre à se taire, et laisser faire.
De l’esprit de conquête de de l’usurpation. 1814. — Écrit de circonstance, protestation contre l’Empire de Napoléon et ses dérives autoritaires et bellicistes, ce petit livre de Benjamin Constant possède aussi une portée théorique et rhétorique générale. D’abord, l’auteur a puisé, pour l’écrire, dans ses Principes de politique, dont il offre une sorte de quintessence. Mais surtout, Constant rétablit ici face à Napoléon, usurpateur et guerrier, les vrais principes d’une société libre et prospère : la paix, la liberté humaine, la décentralisation, la stabilité des institutions, la réforme progressive.
De la Religion. 1824-1831. Volume 1 et Volume 2 — Théoricien d’un libéralisme complet et homme politique aux engagements divers, Benjamin Constant a consacré une grande partie de sa vie à la préparation d’une étude très vaste sur un tout autre sujet : la religion. Dans cette grande fresque historique en cinq tomes, ici réunis en deux volumes, il montre l’évolution graduelle des croyances religieuses sous l’impulsion ou de la liberté, ou du monopole (domination par une caste de prêtres ou sacerdoce). Et si la liberté épure et ennoblit le sentiment religieux, le monopole le vicie et le dégrade. Cette thèse, en parfaite correspondance avec les versants plus connus des œuvres de l’auteur, est présentée avec des développements qui se ressentent de décennies d’un patient travail, et exprimée avec le talent parfait de l’un de nos meilleurs écrivains.
Mélanges de littérature et de politique. 1829. — Rassemblés à la toute fin de sa vie, ces Mélanges se présentent comme un testament politique. « J’ai défendu quarante ans le même principe », commente-t-il en ouverture, « liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité… Tout ce qui ne trouble pas l’ordre, tout ce qui n’est qu’intérieur, comme l’opinion ; tout ce qui, dans la manifestation de l’opinion, ne nuit pas à autrui, soit en provoquant des violences matérielles, soit en s’opposant à une manifestation contraire ; tout ce qui, en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social. »
Amélie et Germaine. — Cécile. — Ma vie. 1803-1811. — Dans trois textes autobiographiques successifs, Benjamin Constant a retracé les étapes de sa vie agitée, pour étudier les motifs qui lui firent prendre des partis souvent bizarres et contradictoires. Dans Germaine et Amélie (1803), d’abord, il fait état de ses tiraillements intérieurs, dans le choix d’une épouse. Cécile (1810) raconte la longue aventure qui précéda son mariage avec Charlotte de Hardenberg. Enfin, Ma Vie (ou le Carnet rouge) (1811) raconte quelques épisodes de sa jeunesse orageuse. — La qualité du style, la richesse des images, l’intérêt des faits, ont valu à ces courts écrits une notoriété littéraire qui ne s’est pas encore démentie.
Réflexions sur les constitutions. 1814. — Benjamin Constant est le penseur politique de la liberté et de la démocratie ; sa grande ambition est de combiner l’une et l’autre, notamment par des limites constitutionnelles, qui empêchent les velléités usurpatrices de quelque branche de pouvoir que ce soit. Les circonstances lui donnèrent de nombreuses occasions de développer ces principes ; comme en 1814, après l’abdication de Napoléon, quand il propose ses Réflexions sur les constitutions pour peser sur les délibérations qui précédèrent la promulgation de la Charte.
Adolphe, de Benjamin Constant, précédé d’un essai de lecture libérale d’Adolphe par B. Malbranque. 1816. — Adolphe est un roman sur le délitement du lien amoureux ; mais on peut aussi en faire une lecture libérale. Et cela pas seulement parce qu’il met en scène, de manière à peine cachée, Benjamin Constant et Germaine de Staël. Plus fondamentalement, Adolphe est un roman subjectif et individualiste. Il nous présente l’histoire d’un homme épris de liberté, luttant contre l’emprise invincible de la société.
Autres textes disponibles sur le site de l’Institut Coppet
De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. 1819. — Dans ce texte célèbre, Benjamin Constant distingue la liberté des anciens, basée sur la participation active et collective au pouvoir politique, de celle des modernes, qui privilégie l’indépendance individuelle et la jouissance des droits privés. Il conclut que le système représentatif est indispensable pour garantir cette liberté privée, tout en avertissant que les citoyens ne doivent pas négliger la liberté politique, car elle reste le rempart essentiel de leurs droits et l’instrument de leur perfectionnement moral.
Réflexions sur la tragédie. 1829. — Dans ses Réflexions sur la tragédie, Benjamin Constant remarque que le genre tragique, pour atteindre son but, doit désormais se concentrer sur un nouveau thème, celui de l’opposition entre l’individu et la société. Il semble qu’avec Adolphe, l’auteur ait voulu en donner lui-même un exemple.
Opinion de Benjamin Constant sur le projet de loi relatif à la fabrication et à la vente exclusive du tabac (18 mars 1829). — Défense de la liberté de la culture et de la vente du tabac, contre le monopole inique alors pratiqué. C’est une vérité absolue de l’économie politique, dit Constant, que le monopole fait toujours moins bien et plus chèrement ce que l’intérêt particulier offre plus avantageusement. Les prétextes qu’on présente à l’appui du monopole, selon lui, ne tiennent pas, et il s’applique à les réfuter les uns après les autres. Il conclut à l’inefficacité, à l’immoralité même du monopole, de tout monopole. En attribuant un privilège à quelques-uns, contre une charge pesant sur tous les autres, il est une forme de spoliation. Suivre ce système, et donner systématiquement des privilèges aux uns puis aux autres, consiste à « offrir en holocauste aux contribuables en masse les contribuables en détail ».
Études sur Benjamin Constant, sur son action et sur son œuvre
« Benjamin Constant », par Benoît Malbranque (Dictionnaire de la tradition libérale française). — Constant est un auteur libéral majeur, qui, mieux que quiconque, a su transformer la défense de la liberté en une véritable science et en définir les garanties institutionnelles. Tout en admirant la grandeur et la constance de son œuvre doctrinale, l’auteur souligne néanmoins le contraste avec une personnalité « maladive et volatile » marquée par une vie privée tourmentée et une certaine inconstance politique.
« Benjamin Constant et la force créatrice de l’innovation », par Gérard Minart. — Benjamin Constant place l’innovation et la liberté de la presse au cœur de la perfectibilité humaine, affirmant que la libre circulation des idées et le progrès scientifique permettent aux individus de s’affranchir de la tutelle du pouvoir. Il soutient que les maux engendrés par le développement industriel ne doivent pas mener à la décadence, mais à une civilisation plus aboutie, car le progrès possède la capacité intrinsèque de guérir les désordres qu’il provoque.
« Jean-Baptiste Say et Benjamin Constant, frères d’armes dans le combat libéral », par Gérard Minart. — Jean-Baptiste Say et Benjamin Constant, deux penseurs nés la même année, ont formé un front uni pour défendre les libertés individuelles et économiques face aux bouleversements de la Révolution et de l’Empire. Bien que leurs carrières aient divergé, ils sont restés les « pédagogues » du libéralisme, prônant une société moderne et industrielle protégée par des garanties constitutionnelles contre les empiètements de l’État.
« Dans la bibliothèque de Benjamin Constant », par Benoît Malbranque. — Cet article présente la reconstitution du catalogue de la bibliothèque personnelle de Benjamin Constant, publiée dans le cadre de ses Œuvres complètes chez De Gruyter. Bien que partielle, cette liste révèle un intérêt marqué pour les questions d’actualité et d’économie contemporaine, tout en témoignant de ses recherches approfondies sur l’histoire des religions.
« Benjamin Constant et la modernité », par Dennis O’Keeffe. — Cet article présente la pensée politique de Benjamin Constant, centrée sur l’opposition entre la liberté individuelle et le despotisme, tout en soulignant son attachement à l’État de droit et aux droits de propriété. Bien que Constant puisse être décrit comme un visionnaire de la modernité libérale, l’auteur souligne que son optimisme l’a empêché de prévoir la résurgence des formes brutales de totalitarisme au XXe siècle.
« Benjamin Constant », par Ralph Raico. — Benjamin Constant s’est imposé comme une figure centrale du libéralisme classique en critiquant l’utilitarisme au profit du perfectionnement de l’individu et en alertant sur les dangers de la souveraineté populaire absolue théorisée par Rousseau. Pour protéger la liberté individuelle contre l’arbitraire de l’État, il préconise un système rigoureux de garanties constitutionnelles, incluant la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse et la décentralisation.
« Le Groupe de Coppet. Mythe et réalité. Staël, Constant, Sismondi », par Alain Laurent. — Bien que le « Groupe de Coppet » soit souvent idéalisé comme la matrice unique du libéralisme européen, il s’agit plutôt d’un cercle intellectuel informel et éphémère où Germaine de Staël a stimulé les échanges entre des esprits aux trajectoires divergentes. Si Benjamin Constant y a puisé la substance de son libéralisme intégral centré sur l’indépendance individuelle, Sismondi s’en est progressivement éloigné en prônant une forme d’intervention étatique, illustrant ainsi la diversité interne de ce foyer d’idées.
« Sur les Principes de politique de Benjamin Constant », par Charles Comte. 1815. — Charles Comte, autre grand libéral de la période, analyse l’ouvrage de Benjamin Constant, lequel cherche à justifier son ralliement à Napoléon tout en exposant une théorie de la protection constitutionnelle des droits individuels. L’article explore quelques-uns des principes constitutionnels défendus par l’auteur, tels que la distinction entre pouvoir royal neutre et pouvoir exécutif, la nécessité de l’élection directe et l’importance de garanties comme la liberté de la presse et de religion.