Turgot

Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781), économiste et homme d’État, est l’un des grands représentants de l’époque des Lumières et un précurseur majeur de la science économique moderne. Nommé Contrôleur général des finances par Louis XVI en 1774, il a mené une action politique ambitieuse visant à assainir les finances publiques et à instaurer la liberté du commerce et du travail. Sa contribution majeure au libéralisme réside dans sa défense du « laissez-faire », l’affirmation de la liberté comme droit sacré de l’individu, et ses théories avant-gardistes sur la valeur subjective, le rôle du capital et la liberté du taux d’intérêt.

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Ses Œuvres et documents le concernant ont été publiées par l’Institut Coppet, en 5 volumes :

Le premier volume est proprement consacré aux années de formation de Turgot, pendant lesquelles le jeune étudiant puis maître des requêtes prouva à la fois sa grande précocité intellectuelle et les centres d’intérêt qui seront les siens sa vie durant. On y trouvera notamment ses Discours en Sorbonne, ses quatre articles pour l’Encyclopédie, ainsi que son Éloge de Gournay.

Les deuxième et troisième volume sont consacrés à son administration dans le Limousin et aux nombreux mémoires, notamment économiques, qu’il a composés durant cette période. À la suite d’ordonnances, de circulaires et de correspondances nombreuses, qui illustrent l’importance et la variété des occupations d’un Intendant de l’Ancien régime, on y trouvera ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses et son Mémoire sur les mines et carrières (volume II) ; son Mémoire sur les prêts d’argent, ses Lettres sur le commerce des grains, et sa Lettre sur la marque des fers (volume III).

Le quatrième volume est consacré à la première phase, généralement vue comme ascendante, de son passage au ministère. C’est d’abord, quoiqu’on l’oublie parfois, ses quelques semaines au poste de Ministre de la Marine et les projets curieux qu’il avait en tête et que, naturellement, il n’eut pas le temps de porter. C’est ensuite ses débuts comme Contrôleur général de Louis XVI, et notamment ses actions sur la liberté du commerce des grains et l’épisode de la « guerre des farines ».

Le cinquième volume, enfin, est consacré à la seconde phase, généralement vue comme descendante, de son passage au ministère. Quoiqu’il ait préparé, défendu et fait passé ses Six Édits tout à fait révolutionnaires, et conçu une organisation politique nouvelle pour la France dans son Mémoire sur les municipalités, Turgot est renvoyé du ministère sous la pression des intérêts particuliers qu’il avait vivement attaqués. On le retrouve alors rendu à ses amis, paisible quoique déçu, correspondant infatigable de Dupont de Nemours, Condorcet ou encore Voltaire.

Les 5 volumes ont été réunies pour la version numérique.


Textes théoriques majeurs disponibles séparément

Lettre sur le papier-monnaie. 1749. — Dans cette lettre adressée à l’abbé de Cicé, le jeune Turgot s’oppose aux théories de l’abbé Terrasson et au système de Law en soutenant que la monnaie est avant tout une marchandise dont la valeur est intrinsèque. Il y développe une analyse rigoureuse du papier-monnaie en distinguant les principes du crédit public de ceux du crédit privé, marquant ainsi une étape importante dans l’histoire de la pensée économique.

Éloge de Gournay. 1759. — Dans ce court texte écrit à la hâte en 1759, nous retrouvons la formulation la plus limpide et la plus précise des idées économiques libérales au siècle des Lumières, idées que Turgot et son maître Gournay partageaient, quoique avec des nuances.

Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. 1767. — Dans cette petite synthèse, Turgot expose les principes fondamentaux de l’économie politique en expliquant comment la terre est la source de richesse et comment le surplus agricole permet la division du travail entre agriculteurs et artisans. Turgot analyse également le rôle essentiel des capitaux, de la monnaie et de l’intérêt dans la circulation des richesses, jetant ainsi les bases d’une pensée économique qui influencera des auteurs majeurs comme Adam Smith.

Mémoire sur les mines et carrières. 1769. — Dans ce mémoire Turgot défend l’idée que la propriété des mines et carrières découle naturellement du droit de propriété foncière, s’opposant ainsi à la mainmise de l’État sur ces richesses souterraines. Il préconise une législation simplifiée où la liberté d’exploiter et de chercher appartient aux individus, estimant que l’intérêt de l’État est mieux servi par la libre entreprise que par des règlements contraignants.

Valeurs et monnaie. 1769. — Dans ce court texte, Turgot développe une théorie subjective de l’économie en plaçant l’origine de la valeur dans les besoins et les désirs de l’homme plutôt que dans les qualités intrinsèques des objets. Il distingue la « valeur estimative », qui reflète le degré d’intérêt d’un individu isolé pour un bien, et la « valeur appréciative », qui naît de l’échange et représente une moyenne des estimations des contractants.

Mémoire sur les prêts d’argent. 1770. — Turgot démontre que l’intérêt est le prix légitime du service rendu par le prêteur et que son taux doit être librement fixé par le marché selon l’offre, la demande et les risques encourus. Il plaide ainsi pour l’abrogation des lois réprimant l’usure, arguant que la liberté des transactions est essentielle à la prospérité du commerce et à la circulation des capitaux.

Lettres à l’abbé Terray sur la liberté du commerce des grains. 1770. — Dans les quelques lettres sur la liberté du commerce des grains qui nous sont parvenues (car certaines sont perdues), Turgot démontre que la libre circulation des céréales est le seul moyen efficace pour prévenir les disettes et assurer la prospérité de l’agriculture. Il soutient que cette liberté favorise la stabilité des prix au bénéfice de tous, en permettant aux propriétaires et cultivateurs d’augmenter leurs revenus tout en protégeant les consommateurs des variations excessives.

Lettre sur la marque des fers. 1773. — Face aux demandes protectionnistes des maîtres de forges, Turgot soutient que la liberté totale du commerce et l’abolition des taxes sont les seuls moyens d’animer l’économie nationale. Il affirme qu’interdire les fers étrangers nuirait gravement à l’agriculture et aux manufactures françaises, car le fer est un instrument de production essentiel dont la fabrication nationale dépend de ressources en bois qui s’épuisent inévitablement avec le progrès de la richesse.


Textes administratifs majeurs

Déclaration sur la liberté du commerce des grains. 1774. — Abrogation des anciens règlements restrictifs sur le commerce des grains à Paris et instauration de la libre circulation. Suppression des taxes sur les céréales et légumineuses essentielles, sur le fondement que seule la liberté commerciale, débarrassée des entraves policières et fiscales, peut assurer l’abondance et stabiliser les prix pour le peuple.

Édit de suppression des corvées. 1776. — L’édit de 1776, porté par le ministre Turgot, abolit la corvée royale, un impôt en nature jugé et inefficace qui obligeait les paysans les plus pauvres à construire et entretenir gratuitement les routes. Ce système est remplacé par une contribution financière proportionnelle aux revenus, payée par tous les propriétaires terriens, permettant de confier les travaux à des ouvriers spécialisés et rémunérés.

Édit de suppression des corporations de métiers. 1776. — Abolition des jurandes et des maîtrises afin de restaurer le droit naturel de travailler, considéré comme la propriété la plus sacrée de l’homme. Instauration de la liberté du travail pour tous les citoyens et étrangers (y compris les femmes), avec quelques précautions de simple police.


Études sur Turgot, son action, ses écrits et sa pensée

Turgot, par Léon Say. 1887. — Léon Say nous faire connaître, en un nombre de pages assez réduit, la vie, l’œuvre, et la pratique du pouvoir de Turgot, l’éternel modèle des libéraux. Grand économiste en son temps, et quatre fois ministre des finances, Léon Say aborde son sujet de manière personnelle, et choisit de « traiter Turgot non en vaincu, mais en vainqueur ». Après des siècles d’études rabâchant inlassablement l’« échec » de Turgot à réformer la France — ce dont Edgar Faure a fourni un énième exemple dans La Disgrâce de Turgot (1961) —, la perspective s’avère assurément très rafraichissante, d’autant qu’elle est finement argumentée.

Vie de Turgot, par Condorcet. 1786. — Cet ouvrage de Condorcet retrace la vie de son ami défunt, en mettant l’accent sur son caractère de philosophe guidé par la raison plutôt que sur sa seule carrière d’homme d’État. Il détaille les réformes économiques et sociales novatrices de ce ministre de Louis XVI, tout en brossant le portrait d’un homme à la vertu et au système de pensée inébranlables, dont les idées ont devancé son siècle.

De la philosophie de Turgot, par Auguste Mastier. 1862. — L’auteur réhabilite la figure de Turgot comme philosophe en démontrant que ses idées métaphysiques, morales et politiques forment un système cohérent. Il analyse comment la pensée de Turgot, centrée sur le concept de perfectibilité humaine et de progrès, a guidé ses réformes d’homme d’État.

Étude sur Turgot, par Joseph Tissot. 1878. — Ce livre de propose une synthèse accessible de la vie, de la pensée et de l’action politique de Turgot, l’un des plus brillants économistes et philosophes du XVIIIe siècle. À travers l’examen de sa biographie, de son administration en tant qu’intendant et ministre, et de ses ouvrages, l’auteur cherche à réhabiliter la mémoire de cet homme d’État face aux préjugés historiques.

Turgot et la liberté du travail, par Georges Renaud. 1870. — Cette courte étude retrace l’action de Turgot, ministre de Louis XVI, qui a lutté pour instaurer la liberté du travail et abolir le système oppressif des corporations et des privilèges. L’auteur souligne que l’échec de ces réformes, dû à la faiblesse du roi face aux résistances des classes privilégiées, a tragiquement précipité la France vers la Révolution.

« Turgot, une pensée française », par Damien Theillier. — Turgot est un pionnier du libéralisme français qui, en tant que ministre de Louis XVI, a tenté de redresser les finances publiques par le libre-échange et l’abolition des privilèges. Influencé par les Physiocrates et précurseur d’idées modernes, il soutenait que la prospérité d’une nation repose sur le respect des droits naturels et la liberté économique plutôt que sur l’intervention de l’État.

Le libéralisme à l’essai : Turgot intendant du Limousin (1761-1774), par Benoît Malbranque. — Quoique peu étudiée, l’intendance de Turgot en Limousin est un épisode important de l’histoire du libéralisme. Là, un vrai libéral, un intellectuel pleinement convaincu de la supériorité de la liberté sur toute forme de contrainte étatique et d’interventionnisme, obtenait une position significative de pouvoir. Dans cette courte étude, B. Malbranque nous présente un tableau de l’intendance de Turgot en Limousin en considérant tour à tour la situation initiale de la région avant l’arrivée de son nouvel intendant, les réformes de Turgot, leur caractère libéral ou non, puis les effets de ces réformes sur la condition du peuple et sur l’économie du Limousin.

« Le ministère de Turgot. Partie 1 : La phase ascendante », par Benoît Malbranque (YouTube, 4 minutes). — En 1774, Versailles est en ébullition. À peine monté sur le trône, Louis XV fait le choix de Turgot pour diriger les finances. Ce ministre, animé d’un vif désir de réformes et d’un amour de la liberté, va se lancer dans des entreprises audacieuses.

Conférence de Benoît Malbranque sur Turgot. 2015 (YouTube, 1h40). — Tout à la fois philosophe, économiste, et ministre d’État, Turgot est une personnalité d’une envergure considérable. Collaborateur de l’Encyclopédie, ami proche de Voltaire, correspondant régulier de Condorcet, membre, bien malgré lui, de la physiocratie, Turgot brilla d’une lumière rare au sein de la sphère intellectuelle française de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Tour à tour intendant à Limoges, dans le Limousin, puis ministre sous Louis XVI, il a aussi laissé, comme administrateur, une trace incomparable.

« Turgot et Adam Smith : une étrange proximité », par Benoît Malbranque. — Dans son livre Turgot et Adam Smith, une étrange proximité, issu d’une thèse effectuée aux Pays-Bas en 2011, Anne-Claire Hoyng entend prouver que dans l’écriture de sa Richesse des Nations (1776), Adam Smith s’est largement inspiré des Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, composées par Turgot neuf ans plus tôt. Cet ouvrage précieux représente une étape utile dans la réhabilitation de l’école française d’économie politique, explique Benoît Malbranque dans cette recension.